Gilbert Bianchi :

La mémoire vivante du cinéma

astronomique

par Guy Florès ( Revue éclipse N17 - Janvier - Février 2000 )

Pour le centenaire du cinéma, le CNRS projeta d'éditer un ouvrage sur le cinéma scientifique : LE CINÉMA ET LA SCIENCE. On confia la rédaction du chapitre sur l'histoire du cinéma astronomique à Gilbert Bianchi qui en fut d'abord très étonné. Il dit à qui voulait l'entendre : "J'ai toujours pensé qu'on devait être encore quelques-uns, peut-être une demi-douzaine à connaître cette histoire. Et c'est au cours des contacts avec les co-auteurs, et avec l'institut du Cinéma Scientifique, que je pris conscience que j'étais le dernier à la connaître ! Il était temps de l'écrire !". Il est donc grand temps pour nous de faire connaissance avec cette histoire, et surtout avec celui qui en est la mémoire vivante : Gilbert Bianchi.

 

Gilbert Blanchi à la caméra lors de l'éclipse totale du 15/02/1961

Gilbert Blanchi

un collectionneur pas comme les autres

Gilbert Bianchi est un réalisateur de télévision à la retraite qui a fait toute sa carrière à Télé Monte Carlo. Mais sa carte de visite est beaucoup plus riche que ce simple rappel professionnel. C'est que sa vie s'est déroulée à la conjonction de deux passions : le cinéma et l'astronomie qu'il découvre à peu près simultanément : à douze ans il filme déjà la chronique familiale avec une petite caméra PATHEBABY tout en dévorant livres et revues d'astronomie. En 1943, il est marqué par la projection d'un documentaire allemand, fiction entièrement réalisée à partir de maquette animée. Mais sa véritable rencontre avec le cinéma astronomique eut lieu lors d'une projection d'un cinéaste astronome, Joseph Leclerc. Celui-ci avait réalisé un film montrant la rotation de la planète Mars à partir de 250 clichés réalisés au Pic du Midi par Bernard Lyot et Henri Camichel en 1941. Mars était alors à l'opposition à "seulement" soixante millions de kilomètres de la Terre. Accélérée 1200 fois, la planète rouge dévoile ce que nos sens ne peuvent percevoir naturellement : sa rotation déroulant ses paysages en haute résolution ! Donner à voir ce que nous ne percevons pas naturellement, voilà la véritable fonction du Cinéma Scientifique et ce sera une révélation pour Gilbert Bianchi. "Dès lors, dit-il, j'ai collectionné toutes les premières en cinéma astronomique". Et la collection va s'enrichir pendant quatre ans !

Voyage dans une collection hors du commun

 

Gilbert Bianchi s'intéresse à tout ce qui touche au cinéma astronomique : ce sont d'abord des documents de la préhistoire du cinéma. Dès le milieu du XIXème siècle, des séries instructives furent peintes sur plaques mécanisées illustrant le mouvement apparent de la voûte stellaire, la rotation de la Terre autour de l'axe des pôles, le phénomène des éclipses lunaires et solaires, la révolution des planètes autour du Soleil etc. Et grâce, une fois de plus à Joseph Leclerc, Gilbert Bianchi acquiert un document exceptionnel datant de cette période : la première analyse chronophotographique réalisée par l'astronome Jules Janssen en 1874 d'un phénomène astronomique rare : le passage de la planète Vénus devant le Soleil.

L'enregistrement chronophotographique de Janssen :

En couronne, les 48 clichés successifs obtenus.

Janssen avait inventé une sorte de "revolver photographique" avec lequel il avait pris 48 clichés du passage de Vénus sur une plaque daguerréotype circulaire. Nous reviendrons sur ce document car il a constitué une sorte de fil conducteur dans le travail de notre collectionneur. Mais son opiniâtreté est parfois mise en échec : un film de Camille Flammarion de 1897 alors que le cinéma a tout juste deux ans, demeure introuvable. "J'ai cherché un peu partout, dit Gilbert Bianchi, mais je n'en ai trouvé aucune copie, dans quelque observatoire ou cinémathèque que ce soit. Heureusement, nous en avons une description prise dans le bulletin de janvier 1898 de la Société Astronomique de France". Mais il ne s'agissait encore que de cinéma d'animation à visée pédagogique, bien dans la vocation de grand vulgarisateur qu'était Camille Flammarion.

Camille Flammarion au téléscope

C'est à partir de 1912 que le cinéma se révélera véritablement un moyen d'étude pour l'astronomie. Le 17 avril se produisit une éclipse solaire perlée, c'est-à-dire ni totale, ni annulaire. Sept études furent publiées, faites à partir de l'enregistrement cinématographique du phénomène par des techniques différentes. Le résultat scientifique le plus important fut obtenu par Costa Lobo, installé à Ovar sur la côte portugaise : l'enregistrement des grains de Bailly lui permettra de mettre en évidence pour la première fois et grâce au cinéma l'aplatissement du disque lunaire, quand on sait que la différence est seulement de 12 km entre les deux diamètres perpendiculaires, soit un aplatissement de 1/600, on mesure la performance et la valeur de la technique cinématographique utilisée.

Les protubérances solaires filmées au coronographe de Lyot

à 30 mn d'intervalle, mettant en évidence leurs mouvements.

Obsevatoire du Pic du Midi - 1935

Mais continuons notre promenade parmi la multitude de bobines métalliques de Gilbert Bianchi. En 1935, Bernard Lyot, membre de l'Institut et astronome à l'Observatoire de Meudon, grâce au coronographe qu'il vient d'inventer, tourne le tout premier film montrant la "vie" des protubérances solaires. Affranchi de la brièveté des éclipses naturelles, on peut ainsi enregistrer pendant des heures les mouvements des protubérances et Bernard Lyot montra qu'elles suivaient les lignes de force du champ magnétique solaire.

Les flammes du soleil

La collection de Gilbert Bianchi témoigne des progrès rapides réalisés par Bernard Lyot ; il y a là une véritable encyclopédie des caprices du Soleil : éruptions chromosphériques, facules, déformation des taches, mouvement des "grains de riz", énormes bulles venues des profondeurs du Soleil, qui gonflent pour atteindre 1000 km de diamètre en quelques minutes avant de disparaître.

Le soleil de minuit, filmé pour la première fois en 1939.

En 1941, on réalise le premier film d'une rotation de planète. C'est la rotation de Mars, effectuée lors de l'opposition par Camichel, Lyot et Joseph Leclerc dont nous avons déjà parlé. Preuve de la difficulté de l'entreprise, il faudra attendre 24 ans pour avoir le film d'une autre rotation de planète : c'est celle de Jupiter réalisée à l'observatoire de Flagstaff en Arizona en 1965. On y voit, grâce à l'accéléré, le mouvement complexe des bandes nuageuses, les nodosités et la fameuse tache rouge dont on ignore encore la nature à l'époque. A partir des années 40, la couleur remplace peu à peu le noir et blanc dans les films de la collection Bianchi. Mais l'absence de données chiffrées précises se fait cruellement sentir. "Le 15 février 1961, raconte Gilbert Bianchi, une éclipse totale de Soleil devait se présenter chez nous pendant 112 secondes, en traversant le sud de la France.

Les caméras sont prêtes, l'éclipse sera étudiée dans ses moindres détails

Désireux de fixer l'événement avec des copains cinéastes amateurs, nous nous sommes résignés à installer, faute de renseignements, 14 caméras dont 6 pointées vers le Soleil éclipsé, chargées d'émulsions de rapidité diverses, et munies de focales et d'ouvertures différentes, s'étalant de 75 mm à 1500 mm. De l'examen des documents issus des 14 caméras furent déduits les renseignements chiffrés et les lunaisons précises à adopter lors des éclipses solaires qui servent de base, depuis, aux nouveaux enregistrements. C'est probablement la raison pour laquelle le film fut primé au "premier festival du film solaire".

Quelques-uns unes des 14 caméras utilisées le 15/02/1961 pour étalonner films et expositions lors des éclipses totales.

Parmi les documents, deux m'ont particulièrement émus car ils sont signés Pierre Bourge : Or, comme un nombre incalculable d'amateurs, je suis redevable à Pierre Bourge sinon de ma vocation, du moins d'une formation technique simple et efficace que j'ai puisée comme bien d'autres dans ses ouvrages et ses articles de vulgarisateur infatigable. Et c'est lui qui, en 1974, réalisa pour la première fois en couleurs, depuis son Observatoire de Saint Aubin, un film montrant le mouvement apparent de la voûte céleste : Grâce à la nouvelle émulsion FUJI TR 400 et un dispositif électromagnétique particulier, il enchaîne des poses de 30" par image. Le mouvement de la voûte céleste est accéléré 750 fois.

L'éclipse totale du 15/02/1961

Et l'on s'affranchit du temps pour percevoir l'invisible : la ronde de la Voie Lactée, des Pléiades, d'Orion, parfois voilés de nuages qui, comme des voiles légères, soulignent d'un trait vaporeux et éphémère la splendeur profonde du cosmos. L'année suivante, Pierre Bourge fixera de bout en bout une éclipse totale de Lune, avec sa mystérieuse teinte cuivrée au moment de la totalité. Cela avait été déjà tenté dans les années trente (le document est également dans la collection de Gilbert Bianchi), mais l'écart des luminosités entre la partie éclairée et la partie éclipsée atteint 1 pour 10000. Ce qui rend l'enregistrement du phénomène particulièrement difficile. Or, c'est après les essais de Pierre Bourge que des données chiffrées précises relatives à l'exposition à adopter ont été publiées. Mais parmi tous les films que possède Gilbert Bianchi, certains nous viennent directement de l'espace. Le 20 juillet 1969, des millions de téléspectateurs découvrent en direct des images de la Mer de la Tranquillité prise avec une modeste caméra de télévision noir et blanc de 405 lignes.

Les premiers pas sur la Lune de " Buzz " Aldrin en 1969,

lors de la mission Apollo 11. Photogramme réalisé à partir du film original 16 mm.

Gilbert Bianchi (à droite) reçoit des mains de Jean-Louis Heudier le film Apollo XI, que vient de lui dédicacer Buzz Aldrin (au centre). Festival Astrorama, juillet 1989.

 

Ce film de la mission Apollo 11 sera remise à Gilbert Bianchi dédicacé par Buzz Aldrin lui-même. Dans sa collection se trouvent également les images extraordinaires des sondes Voyager : rotation de Jupiter avec une netteté jamais atteinte depuis la Terre, 17000 vidéogrammes de 74000 pixels montrent en couleurs les fabuleuses nuances des nuages et la nature cyclonique de la tache rouge où trois Terres pourraient s'engloutir simultanément. Puis, ce sont les images des satellites dont personne n'avait contemplé la surface.

Saturne approchée par Voyager II en 1981

Deux ans plus tard, en 1981, contournant Mimas, Voyager filme la merveille du système solaire : Saturne et son système d'anneaux. En 1986, ce sera Uranus, puis, 12 ans après le lancement de la Sonde, Neptune. Ces images sont désormais classiques, mais elles ont radicalement renouvelé notre connaissance du système solaire et, ce qui est peut-être plus important encore, la perception esthétique de notre famille planétaire.

Projection du film d'Apollo XI au festival d'astronomie Astrorama juillet 1989.

Or, la science est ainsi faite que ces documents étant exploités, ils deviennent obsolètes pour le progrès scientifique en tant que tel, et sont donc menacés de disparition. Ils n'en appartiennent pas moins au patrimoine culturel de l'humanité et c'est pourquoi Gilbert Bianchi a décidé d'en tirer un film destiné à une diffusion tournée vers le grand public.

Petite histoire d'un grand film

La collection de Gilbert Bianchi fut d'abord compilée sur une crêpe de 300 mètres en 16 mm intitulée provisoirement "Grandes premières en cinéma astronomique". Mais, il ne s'agissait là que de "rushes" n'intéressant qu'un public de spécialistes. Quand la crêpe eut atteint un diamètre équivalent à environ 30 minutes de projection, Gilbert Bianchi décida de monter le film de façon fournie par le travail de Jules Janssen, le document original est une première date clé : 1874. Une synthèse de ces daguerréotypes fut copiée en 1945 par Joseph Leclerc en 16 mm.

Dès 1984, Gilbert Bianchi eut l'idée de faire numériser ses images afin de recréer le phénomène complet. Or, il ne fallut pas moins de 10 ans avant de trouver un technicien intéressé. C'est Jacques Marchal, ingénieur de recherche au CNRS qui restitua sur ordinateur le phénomène en tous points identique à celui observé par Janssen 117 ans plus tôt.

Un très beau tryptique de collection :

Le voyage dans la lune. Méliès, 1902.

Le voyage dans la lune. Anton Kutter, 1943.

Les premiers pas sur la lune. Apollo 11, 1969.

L'histoire de ce document, du daguerréotype à l'ordinateur en passant par la pellicule classique, symbolise à elle seule toute l'histoire du cinéma astronomique. Elle ouvre aussi des perspectives nouvelles pour ces enregistrements : on peut désormais explorer les images du passé grâce aux techniques les plus modernes.

Mais pour un film, il faut aussi une chute, car les astronomes ne s'arrêtent jamais d'enregistrer des images. Il fut donc décidé de situer la fin du film en 1989, date du point culminant de la mission Voyager croisant Neptune aux confins du système solaire. Il restait alors trois mois pour réaliser le travail, afin que celui-ci soit présenté au 2ème Festival de l'Astronomie et de l'Espace.

Les anneaux de Saturne, filmés à bout portant par Voyager 2.

Tandis qu'à l'observatoire de Nice, Jacques Marchal terminait sa reconstitution, Gilbert Bianchi et Christian Poggio travaillaient sur un banc de montage aimablement prêté par Télé Monte Carlo. En toute logique, la bande définitive fut intitulée DE JANSSEN À VOYAGER. Elle fut terminée une semaine à peine avant le Festival. Mais écoutons Gilbert Bianchi : "la bande fut aiguillée en juillet 91 vers le Festival International du Ciel et de l'Espace de Lavardens où, contre toute attente, devant 22 concurrents et 11 nations, il obtint le Grand Prix. Maintenant au catalogue du CNRS IMAGE MEDIA FEMIS, ces documents jusqu'ici confidentiels, vont bénéficier de la large audience qu'ils méritent pour leur intérêt scientifique, historique et, avec le recul, cinéphilique".

J'ai la chance de posséder ce film sur bande VHS. Je l'ai visionné des dizaines de fois et à chaque projection, j'éprouve cette émotion et cet intérêt que seules savent susciter de grandes oeuvres. Celle-ci concerne toute une vie de passion en 23 minutes inoubliables. Sa clé réside peut-être dans la phrase de Van Gogh que Gilbert Bianchi a placé en exergue de son film :

"J'ai parfois un besoin terrible de religion, alors je sors la nuit et je peins les étoiles".

Un observateur attentif et opiniatre...

Pour en savoir plus : Le cinéma et la science - CNRS Editions, décembre 1994.

Pour commander la cassette :

" De Janssen à Voyager " cliquer içi

 

Jupiter et sa tache rouge ( en bas à gauche ), filmés par Voyager I en 1979

© MIF-SCIENCES.NET